Accueil Fracture numérique Vanessa Matz et le numérique : quand la ministre semble découvrir Internet par communiqué

Vanessa Matz et le numérique : quand la ministre semble découvrir Internet par communiqué

Le numérique est devenu une infrastructure essentielle. Pourtant, la Belgique semble encore le confier à des profils politiques éloignés de la culture technique.

Vanessa Matz et le numérique : quand le ministère semble découvrir Internet par communiqué

Le problème de fond : l’absence d’experts techniques au pouvoir

Le numérique n’est plus un petit dossier moderne que l’on ajoute à un portefeuille ministériel pour faire sérieux. Il touche aujourd’hui l’identité, l’administration, les banques, la sécurité, la vie privée, l’intelligence artificielle, les réseaux sociaux, les télécommunications, les services publics et les libertés fondamentales.

Autrement dit, le numérique est devenu une infrastructure essentielle du pays.

C’est précisément pour cette raison que le profil de celles et ceux qui pilotent ce domaine devrait être regardé avec beaucoup plus d’attention. Or, avec Vanessa Matz, ministre fédérale en charge notamment du Numérique, une impression dérangeante s’installe : celle d’un ministère qui communique beaucoup sur le numérique, mais qui ne semble pas toujours en maîtriser les réalités techniques.

Le problème n’est pas qu’une ministre ne soit pas ingénieure. Un ministre ne doit pas forcément savoir coder, configurer un serveur ou comprendre chaque protocole réseau. Mais lorsqu’on pilote le numérique d’un pays, il faut au minimum comprendre les conséquences concrètes des décisions annoncées.

Et c’est là que le bât blesse.

Le bannissement numérique, ou l’art de confondre Internet avec un permis de conduire

L’exemple le plus frappant est celui du bannissement numérique des cyberharceleurs. L’idée est simple à vendre politiquement : comme on retire un permis de conduire à un chauffard, on pourrait retirer l’accès aux réseaux sociaux à un cyberharceleur.

Sur un plateau télé, la formule fonctionne. Techniquement, elle s’effondre assez vite.

Internet n’est pas une route. Un compte sur un réseau social n’est pas une voiture. Une adresse e-mail n’est pas une plaque d’immatriculation. Un pseudonyme n’est pas une carte d’identité. Et un utilisateur banni peut créer un nouveau compte, utiliser un autre appareil, changer d’adresse IP, passer par un VPN ou utiliser une plateforme étrangère.

Pour rendre un tel bannissement réellement efficace, il faudrait donc aller beaucoup plus loin : identification renforcée des utilisateurs, coopération massive avec les plateformes, contrôle de la création de comptes, suivi des récidives numériques, surveillance plus intrusive des comportements en ligne.

On entre alors dans une zone beaucoup plus sensible. Ce qui commence comme une mesure contre le cyberharcèlement peut rapidement poser des questions lourdes sur l’anonymat, la liberté d’expression, la vie privée et le contrôle de l’espace public numérique.

La lutte contre le cyberharcèlement est nécessaire. Les victimes doivent être protégées. Les menaces doivent être poursuivies. Mais on ne règle pas un problème aussi complexe avec une analogie de permis de conduire.

Un ministère du Numérique ne peut pas fonctionner à l’effet d’annonce

Ce qui inquiète, ce n’est pas seulement une proposition précise. C’est une manière de traiter le numérique comme un sujet de communication.

On parle d’algorithmes, d’intelligence artificielle, de haine en ligne, de souveraineté numérique, de plateformes, de bannissement. Mais derrière les mots, il faut une vraie compréhension technique.

Il faut savoir ce qu’une mesure implique dans la réalité. Il faut comprendre comment les utilisateurs contournent les systèmes. Il faut mesurer les effets secondaires. Il faut anticiper les abus possibles. Il faut écouter les experts en cybersécurité, les juristes spécialisés, les développeurs, les acteurs de terrain et les défenseurs des libertés publiques.

Sinon, on fabrique des annonces qui sonnent bien, mais qui risquent d’être inefficaces, inapplicables ou dangereuses.

Le numérique n’est pas un décor. Ce n’est pas une matière que l’on découvre à travers une note de cabinet. C’est un monde technique, social et politique à part entière.

Le contraste avec Mathieu Michel

On peut critiquer Mathieu Michel sur plusieurs points. Tout n’était pas parfait sous son mandat, loin de là. La Belgique numérique n’est pas devenue miraculeusement simple, fluide et accessible.

Mais il y avait chez lui une culture numérique plus visible. Mathieu Michel donnait l’impression d’avoir grandi avec l’informatique personnelle, avec cette curiosité de geek qui pousse à comprendre les machines, les systèmes et les architectures. On sentait un rapport plus naturel au numérique, pas seulement un rapport administratif.

Ce n’est pas un détail.

Entre un responsable politique qui connaît l’informatique comme un terrain d’exploration et une responsable qui semble traiter le numérique comme un portefeuille reçu dans une négociation gouvernementale, la différence se voit.

Et lorsque la profondeur technique manque, les mauvaises idées peuvent prendre beaucoup de place.

Peut-on parler de numérique sans culture numérique ?

C’est la vraie question.

Un ministre de la Santé ne doit pas forcément être médecin, mais il doit comprendre les enjeux sanitaires. Un ministre de la Mobilité ne doit pas forcément être ingénieur civil, mais il doit comprendre ce qu’implique une infrastructure. Un ministre du Numérique ne doit pas forcément être développeur, mais il doit comprendre que le numérique n’est pas seulement une série d’applications et de plateformes.

Le numérique, c’est de l’architecture. C’est de la sécurité. C’est de l’identité. C’est de la donnée. C’est de l’accessibilité. C’est de la souveraineté. C’est de la liberté.

Si cette culture manque au sommet, le pays avance à coups de slogans.

On promet une administration plus simple, mais des citoyens restent bloqués devant itsme, MyGov.be ou leur application bancaire. On parle d’intelligence artificielle, mais beaucoup d’administrations peinent encore à proposer des parcours numériques compréhensibles. On veut bannir des cyberharceleurs d’Internet, mais on ne sait pas toujours expliquer comment cela fonctionnerait sans ouvrir la porte à une surveillance plus large.

Ce décalage est inquiétant.

Le numérique public mérite mieux que des généralistes bien entourés

On entend souvent l’argument classique : un ministre ne doit pas tout connaître, il doit surtout être bien entouré.

C’est vrai, mais insuffisant.

Être bien entouré ne sert à rien si l’on ne comprend pas assez le sujet pour poser les bonnes questions. Un responsable politique qui ne maîtrise pas les bases dépend entièrement de ce que son cabinet, ses conseillers ou ses communicants lui présentent. Il devient alors vulnérable aux dossiers prémâchés, aux effets de mode et aux solutions qui brillent plus qu’elles ne fonctionnent.

Ce sont ces questions-là qui distinguent une politique numérique sérieuse d’une communication numérique.

La Belgique doit arrêter de traiter le numérique comme un lot politique

Le problème dépasse Vanessa Matz. Elle incarne surtout une faiblesse plus large : en Belgique, le numérique reste trop souvent un portefeuille parmi d’autres, distribué selon les équilibres politiques du moment.

C’est une erreur.

Le numérique devrait être traité comme une infrastructure critique de l’État. Il devrait être piloté avec des experts, des audits indépendants, des tests utilisateurs, des spécialistes de cybersécurité, des professionnels de terrain et une vraie culture de l’accessibilité.

Quand l’administration devient numérique, celui qui ne comprend pas le numérique perd progressivement l’accès à ses droits. Quand les plateformes deviennent l’espace public, celui qui contrôle l’accès numérique touche directement à la liberté d’expression. Quand l’identité numérique devient obligatoire dans les faits, chaque décision technique devient une décision politique majeure.

Voilà pourquoi ce ministère ne peut pas être traité à la légère.

Avant de vouloir contrôler Internet, il faut déjà le comprendre

La Belgique a besoin d’une politique numérique sérieuse. Elle a besoin de responsables capables de comprendre les limites techniques de leurs annonces. Elle a besoin d’un débat honnête sur l’identité numérique, l’anonymat, la cybersécurité, les plateformes, les arnaques, l’intelligence artificielle et l’accès aux services essentiels.

La lutte contre le cyberharcèlement est importante. La modernisation de l’administration est nécessaire. La souveraineté numérique est un vrai sujet.

Mais tout cela exige autre chose que des formules médiatiques.

Avant de vouloir bannir des citoyens d’Internet, il faudrait déjà comprendre comment Internet fonctionne. Avant de promettre une administration numérique moderne, il faudrait écouter ceux qui accompagnent les citoyens bloqués. Avant de parler d’intelligence artificielle, il faudrait maîtriser les bases de l’expérience utilisateur et de la sécurité numérique.

Le problème de fond n’est pas seulement Vanessa Matz.


Article rédigé par Olivier Wilhelmus le 13 août 2026, créateur du site Informaticien Public
Expert en citoyenneté numérique, cybersécurité et optimisation de la visibilité locale en Belgique.


Publicité



Publicité

Articles Sponsorisés
SeniFlirt.com - Conseils & Rencontres Seniors


Publicité

Olivier Wilhelmus. Tous droits réservés
© 2022 - 2026 — Informaticien Public