
Un débat politique centré sur X et l’IA Grok
Depuis plusieurs semaines, une partie du débat politique autour de l’intelligence artificielle se concentre sur l’utilisation de Grok, l’IA intégrée à X, pour générer des images de femmes en bikini à partir de simples instructions textuelles. Ce phénomène est présenté comme un problème majeur, parfois décrit comme une nouvelle menace pour la dignité et la protection des femmes.
Cette focalisation médiatique donne l’impression d’une urgence sociétale, alors même que le phénomène reste limité, encadré et marginal dans son usage réel.
Une fonctionnalité réservée à un public averti
Un élément essentiel est pourtant largement oublié dans le débat public. Les fonctionnalités avancées de génération d’images via Grok ne sont pas accessibles au grand public. Elles sont réservées aux comptes Premium de la plateforme, donc à des utilisateurs volontaires, identifiés et payants.
Par ailleurs, la majorité des images concernées ne touchent pas des citoyennes anonymes. Il s’agit le plus souvent de modèles issus de plateformes comme OnlyFans ou de personnages déjà générés par intelligence artificielle. Dans ces cas précis, l’image est déjà exploitée dans un cadre commercial ou fictif.
Enfin, il est important de rappeler que l’on parle ici d’images en bikini, et non de deepfakes pornographiques réalistes ou de détournements massifs d’identités privées.
L’absence quasi totale de plaintes liées à ces usages
Un autre point mérite d’être souligné. À ce jour, aucune statistique publique ne fait état d’une vague de plaintes déposées pour des images générées par IA sur X. Il n’existe pas de catégorie pénale spécifique, pas de saturation des commissariats, ni de préjudice financier documenté à grande échelle lié à ces pratiques.
Ces situations relèvent principalement de signalements internes à la plateforme, de débats éthiques ou de questions de réputation, mais rarement de procédures judiciaires lourdes.
Pendant ce temps, les vraies victimes sont sur Facebook
À l’inverse, un phénomène beaucoup plus grave continue de se développer dans une relative indifférence. Sur Facebook, les arnaques financières basées sur des deepfakes se multiplient depuis plusieurs années.
De fausses vidéos mettant en scène des responsables politiques, des journalistes ou des experts financiers circulent largement. Elles promettent des gains rapides via des investissements en cryptomonnaie ou en plateformes prétendument révolutionnaires. Ces contenus sont souvent sponsorisés, validés par les systèmes publicitaires de la plateforme, et diffusés massivement auprès d’un public peu averti.
Des conséquences financières et humaines bien réelles
Contrairement aux polémiques autour de X, les conséquences de ces arnaques sont concrètes. Des citoyens perdent de l’argent, parfois des économies de toute une vie. Les victimes sont généralement âgées, isolées ou peu familières avec les mécanismes numériques. Des plaintes sont déposées dans les commissariats, des enquêtes sont ouvertes, et le sentiment d’impuissance est réel.
Dans les statistiques policières, ces faits sont classés sous des catégories génériques comme escroquerie ou fraude, sans que le rôle central des deepfakes et des plateformes de diffusion ne soit clairement identifié.
Une régulation guidée par la facilité plutôt que par l’impact
Ce décalage s’explique en grande partie par une logique politique de communication. Réguler les images générées par IA sur X est simple, visible et facilement compréhensible par l’opinion publique. S’attaquer aux arnaques diffusées sur Facebook implique en revanche de questionner les modèles publicitaires, la responsabilité éditoriale et les mécanismes de validation des contenus sponsorisés.
Cela reviendrait à mettre directement en cause Meta, ses algorithmes et ses choix économiques. Ce sont des sujets techniques, complexes et politiquement sensibles, souvent évités au profit de débats plus symboliques.
Des priorités numériques inversées
Le paradoxe est frappant. D’un côté, des citoyens subissent des pertes financières réelles à cause de vidéos truquées diffusées pendant des semaines. De l’autre, le débat public se focalise sur des images en bikini générées dans un cadre restreint et sans impact mesurable sur les commissariats ou les tribunaux.
Cette inversion des priorités brouille la compréhension des vrais enjeux numériques et détourne l’attention des risques qui touchent directement la population.
Conclusion
La protection des citoyens ne peut pas reposer sur des symboles ou des polémiques faciles. Elle doit s’appuyer sur l’analyse des plaintes, des préjudices réels et des responsabilités effectives des plateformes. Tant que la régulation numérique s’attaquera à l’anecdotique plutôt qu’au dangereux, les victimes continueront de payer le prix d’un débat mal orienté.